Une jeunesse aux frontières de plusieurs mondes
Franz Bardon naît le 1er décembre 1909 à Katherein, près de Troppau, aujourd’hui Opava, en République tchèque. La région appartient alors à la Silésie autrichienne, au sein de l’Empire austro-hongrois. C’est dans cette terre de frontières, dont le cadre politique et culturel se transforme au fil des bouleversements de l’Europe centrale, qu’il grandit.
Les biographies issues de son entourage le présentent comme l’aîné d’une famille de treize enfants. Dans ses souvenirs, son fils Lumir indique que les parents de Franz se nommaient Viktor Bardon et Hedwika, née Hédrodková. Viktor travaillait comme outilleur à l’usine textile Juta de Troppau et étudiait l’hermétisme pendant ses loisirs. Lumir précise que beaucoup des frères et sœurs de Franz moururent durant l’enfance et que quatre sœurs seulement — Stéphanie, Anna, Marie et Béatrice — atteignirent l’âge adulte.
Marie Bardonová, sa future épouse, rapporte un souvenir transmis par la mère de Franz : à sa naissance, l’enfant aurait été bleu et apparemment sans vie, avant que la sage-femme ne le ranime après deux heures de massages. Ce récit familial ouvre une enfance sur laquelle les témoignages directs demeurent peu nombreux.
À ces souvenirs s’est ajoutée, bien plus tard, une interprétation occulte de son enfance. Dans un entretien accordé par Emil Stejnar à la revue Gnostika en janvier 1999, l’intervieweur évoque un récit selon lequel l’esprit d’un adepte se serait incarné en Franz vers l’âge de douze ans, en assumant son karma. La date de cet entretien est celle d’une lecture rétrospective, non d’un témoignage recueilli durant l’enfance de Bardon.
Attribuée à Otti Votavova, cette interprétation est discutée par Emil Stejnar. Il en conteste la lecture littérale, qu’il juge trop proche d’une assimilation de Bardon à Jésus, tout en proposant sa propre hypothèse : un esprit hautement évolué aurait accompagné l’enfant avant de s’incarner plus pleinement en lui à la puberté. Ces deux lectures relèvent de la tradition hermétique et ne disposent pas de confirmation indépendante.
Le souvenir de Marie est plus sobre : son mari ne lui aurait jamais parlé d’une telle substitution. Il lui aurait seulement confié que, durant sa dernière année de scolarité, les études lui étaient devenues soudainement très faciles. Les matériaux réunis ici ne permettent pas d’aller au-delà de ce témoignage ; ils montrent surtout combien l’enfance de Bardon a été relue à la lumière de sa réputation ultérieure.
Lorsqu’il est question de sa formation, les souvenirs retrouvent un cadre plus quotidien. Dans les lettres reproduites par Emil Stejnar, Marie indique que Franz aurait fréquenté l’école primaire et l’école intermédiaire allemande. Lumir, son fils, évoque ensuite un apprentissage de serrurier-réparateur à l’usine de machines à coudre Minerva. Une formation de naturopathe à Munich est également rapportée, sans date précise dans les témoignages présentés ici. Marie décrit enfin un jeune homme consacrant une grande part de ses revenus aux livres et à son instruction, notamment à l’étude de l’allemand et de l’anglais.
Frabato, l’artiste de scène
Dans le prolongement de ces années de formation, Bardon se tourne vers les conférences et la scène. Cette activité publique commence dans les années 1920 et se poursuit durant la décennie suivante. Bardon se produit sous le nom de « Frabato », généralement expliqué comme une contraction de Franz, Bardon, Troppau et Opava. Les notices éditoriales le présentent comme illusionniste et conférencier, donnant des démonstrations que le public pouvait associer à la télépathie, à l’hypnose ou à la magie.
Marie Bardonová développe ainsi ce pseudonyme : « Franziskus Bardon, Troppau, Opava ». Elle se souvient de conférences sur l’hypnose et le magnétisme données avant leur mariage. Emil Stejnar rapporte, de son côté, que des spectacles de fakir auraient contribué au financement de la formation de naturopathe de Bardon. Ces indications éclairent les liens entre ses activités, sans en établir une chronologie complète.
C’est à Kylešovice que Marie dit l’avoir rencontré, le 16 février 1929. Alors sans emploi, Bardon y recevait le samedi des personnes venues le consulter comme hypnotiseur, magnétiseur ou clairvoyant. Hébergé pendant environ trois ans par la famille de Marie, il l’épouse le 16 novembre 1932. À cette vie familiale naissante se mêle déjà une autre existence, tournée vers les conférences et la scène.
Parmi les rencontres de ces années, Vincent Mercier retient celle de Friedrich Wilhelm Quintscher, qu’il situe en 1931 dans son exposé De l’Adonisme à Franz Bardon. Bardon a alors une vingtaine d’années. Vincent Mercier étudie l’évolution de Quintscher, de l’Adonisme vers les pratiques énergétiques et le sommeil somnambulique, pour éclairer les influences possibles du futur système bardonien. Ce rapprochement ouvre une piste de recherche ; il ne permet pas de préciser à lui seul ce que les deux hommes se sont transmis.
Il faut distinguer cette activité publique de la « magie » exposée dans ses futurs traités. Sur scène, Frabato travaille devant un public ; dans ses livres, Bardon décrit une discipline intérieure fondée sur l’attention, l’imagination, l’équilibre psychique et une progression méthodique.
Dans les années qui suivent son mariage, le couple voyage à plusieurs reprises en Allemagne et en Autriche. Marie mentionne Breslau, Radebeul, quatre séjours à Vienne et un voyage en Italie en 1935. Elle décrit un homme aventureux mais économe, dont les déplacements absorbaient une part importante des ressources du ménage.
La guerre, entre persécution et légende occulte
La guerre vient interrompre ce parcours de consultations, de voyages et de spectacles. Pour les premières années du conflit, les lettres de Marie Bardonová offrent les repères les plus précis parmi les témoignages réunis ici : une détention en mai 1940, puis un emprisonnement à Opava du 24 juin au 24 octobre 1941. Marie attribue cette seconde arrestation à des propos annonçant la défaite allemande à partir de l’orientation du svastika. Très affaibli, Bardon aurait finalement été renvoyé chez lui. Cette chronologie familiale reste à confronter aux archives.
Les motifs et les circonstances de ces persécutions sont moins nettement établis. Dans une lettre citée par Emil Stejnar, Bardon affirme avoir été arrêté par la Gestapo comme franc-maçon de haut grade et soupçonné d’appartenance rosicrucienne.
Le destin de Quintscher apparaît dans les mêmes récits, mais sous des versions contradictoires. Selon un récit repris par Rüggeberg, il aurait été abattu au cours d’un interrogatoire après avoir paralysé ses tortionnaires par une formule magique. Son fils Ernst attribue plutôt la formule à Bardon et rapporte que son père, transféré dans une unité punitive, serait tombé sur le front. Une lettre de Bardon évoque, quant à elle, une exécution liée à la fondation d’une loge. Emil Stejnar souligne les incertitudes qui entourent ces nouvelles : Bardon pouvait ignorer les circonstances exactes et la famille avoir reçu des informations trompeuses. Ces témoignages ne suffisent donc pas à reconstituer la mort de Quintscher.
Pour la fin de la guerre, d’autres souvenirs évoquent un retour de captivité : Lumir se rappelle le retour de son père d’un « camp de concentration », tandis que le Dr M. K. rapporte un récit de Bardon faisant état d’un commando de la mort et d’une évasion lors d’une attaque aérienne, peu avant la capitulation. Les dates de Marie ne permettent pas de raccorder avec certitude ces épisodes aux détentions de 1940 et 1941. Il serait donc prématuré d’en déduire soit un emprisonnement continu, soit une contradiction définitive : l’enchaînement des événements demeure incertain.
À ces souvenirs de captivité se sont mêlés des récits plus légendaires : une « loge des 99 », la société Thulé ou des dignitaires nazis auraient cherché à mettre les facultés occultes de Bardon à leur service. Associées à la littérature consacrée à Bardon et à l’univers de Frabato, ces histoires ne sont pas établies par les documents présentés ici. Elles renseignent sur la mémoire de cette période, sans fournir à elles seules une chronologie des persécutions.
Sur un autre plan, Vincent Mercier examine les rapports entre le milieu occultiste germanophone et le récit de Frabato, en évoquant notamment la FOGC — Freimaurer-Orden des Goldenen Centuriums. Cette enquête sur les sources du roman doit être distinguée des témoignages de guerre : la présence d’un nom de loge dans la littérature occultiste ne suffit pas à établir les actes qui lui sont attribués, ni à confirmer les récits concernant Thulé ou les dignitaires nazis.
Du retour sur scène à l’enseignement privé
Au sortir de ces années difficiles, les témoignages permettent de suivre plus concrètement ses activités à Opava, même si la transition reste mal datée. Marie situe dès le début de 1945 un travail d’administrateur à l’hôpital municipal ; Lumir parle de l’hôpital « Les Chevaliers », dont son père aurait été directeur dans un contexte de pénurie de médecins. Ces souvenirs ne permettent pas de préciser davantage sa fonction ni de résoudre les incertitudes sur la fin de sa captivité. Ils rapportent ensuite l’achat d’une maison au 22, rue Oblouková, où Bardon développe ses consultations et son enseignement.
La scène conserve d’abord une place dans cette nouvelle vie. Oskar Kozil, qui dit avoir organisé les tournées de 1946 à 1948 avec Josef Ruschka, évoque des salles combles dans les villages autour d’Opava, des affiches placardées localement et des déplacements en Opel Kadett. Bardon aurait fait monter des spectateurs sur scène pour des expériences d’hypnose, de télépathie et de clairvoyance.
Lumir se souvient avoir accompagné son père lors d’une représentation et tenu la caisse en remplacement d’un assistant malade. Il décrit l’hypnose, la lecture de lettres enfermées dans des enveloppes cachetées et la recherche, les yeux bandés, d’objets dissimulés. Le Dr M. K., qui dit avoir rencontré Frabato au Théâtre populaire d’Ostrava en octobre 1947, évoque aussi des démonstrations de fakirisme et de contrôle volontaire du pouls. Ces témoignages décrivent la forme des spectacles sans permettre de trancher la nature réelle des phénomènes.
Le Dr M. K. signale qu’en 1949 Bardon aurait été accusé de charlatanisme et envoyé aux travaux forcés, avant d’être libéré au bout d’environ deux mois. Cet épisode, absent de plusieurs biographies, repose sur un témoignage isolé et demanderait une confirmation documentaire.
Parallèlement aux spectacles, les soins et les consultations prennent une place croissante dans le récit de ses proches. Les notices présentent Bardon comme naturopathe, graphologue et astrologue, recevant des patients et préparant des remèdes à base de plantes. Les diagnostics extraordinaires et les guérisons qui lui sont attribués demeurent des témoignages, faute de documentation clinique indépendante.
La maison de la rue Oblouková devient le cadre de ce travail. L’étude de Lukáš Loužecký qui accompagne le Journal magique de l’élève de Bardon, de Josef Drábek, en reconstitue l’organisation. Le premier étage réunissait le logement de Bardon, son cabinet, son laboratoire et son oratoire ; l’ouvrage y situe également ses manuscrits, ses préparations spagyriques, ses objets rituels et un grand miroir magique dont plusieurs élèves auraient gardé le souvenir.
Josef Drábek, l’un de ses proches élèves, habitait l’appartement du rez-de-chaussée et participait au fonctionnement quotidien de la maison. Colonel de carrière, il connaissait Bardon depuis avant la Seconde Guerre mondiale. Les témoins rapportent que Bardon estimait chez lui une « discipline militaire de fer », particulièrement utile pour le travail d’introspection.
Dans les souvenirs de cette vie commune, les journées sont consacrées aux patients, aux élèves et à la préparation des livres. Après un court repos en fin d’après-midi, Bardon descendait parfois chez Drábek pour converser avec lui en privé. Drábek dactylographiait aussi des textes que son maître souhaitait transmettre à ses élèves : écrits de Bardon, extraits de Papus, traductions tantriques et articles pratiques tirés de l’ancienne revue Medium.
Le Dr M. K. se souvient d’une plaque de cuivre portant l’inscription « František Bardon — Graphologue » et affirme que Bardon était graphologue assermenté auprès des tribunaux. Il décrit une véranda où fermentaient des plantes, une cuisine consacrée aux distillations, un grenier rempli de végétaux séchés et une cave contenant teintures, essences, quintessences et substances destinées à ses préparations. Les souvenirs de Lumir donnent à ce laboratoire une autre profondeur, celle des gestes partagés en famille.
Lumir raconte qu’il accompagnait son père, avec sa sœur, pour récolter millepertuis, prêle, plantain, camomille, orties, feuilles de bouleau, racines de pissenlit et aubépine. Sa grand-mère cultivait également rue, mélisse et absinthe. Il fournissait à son père du miel issu de ses ruches, utilisé dans certaines préparations. Ces scènes rapportées par son fils illustrent la place des plantes dans le travail quotidien de Bardon.
Au-delà des consultations, un cercle d’élèves se rassemble autour de lui, notamment à Prague. Bardon enseigne moins une doctrine religieuse qu’un entraînement : observation de soi, maîtrise de la pensée, développement des sens intérieurs et recherche d’un équilibre entre les quatre éléments symboliques — feu, air, eau et terre.
Oskar Kozil décrit un homme toujours vêtu avec soin, aimable mais réservé, qui ne buvait presque pas d’alcool et disait devoir s’exercer quotidiennement pour conserver ses facultés et la force nécessaire à ses soins. Il alternait, selon ce témoin, périodes de consultations et retraites durant lesquelles il refusait toute visite afin de travailler seul.
Ces années de soins et d’enseignement préparent l’écriture des livres. Elles ne se résument pourtant pas au travail du praticien : derrière la porte de son cabinet, les souvenirs familiaux laissent entrevoir une vie plus intime.
L’homme derrière la figure de l’adepte
Dans ces mêmes années d’après-guerre, la vie de Bardon se partage entre Opava et Kylešovice. Lumir raconte que son père avait proposé à Marie de s’installer avec lui, mais qu’elle préféra rester à Kylešovice pour conserver l’exploitation agricole et vivre auprès de sa mère. Bardon rejoignait sa famille le mercredi soir et le dimanche. Il y avait aussi les sorties au cinéma ou au théâtre, et les excursions de l’été.
La lecture occupe une autre place familière dans ce portrait. Bardon aurait réuni environ 960 volumes, auxquels s’ajoutaient des emprunts à des bibliothèques allemandes. Marie raconte qu’en hiver elle copiait et dactylographiait pour lui des textes allemands. Les lettres reproduites par Emil Stejnar témoignent également de son estime pour Swami Sivananda Sarasvati : il recherchait ses publications et le désignait comme son « gourou ».
D’autres détails, transmis par les proches, donnent au portrait ses nuances : le violet aurait été sa couleur préférée, les roses jaunes ses fleurs favorites ; il jouait du piano et aimait notamment La Paloma. On découvre ainsi un mari, un père et un lecteur, dont la vie quotidienne accompagne le travail d’étude. C’est de ce patient effort, poursuivi entre les consultations et les échanges avec les élèves, que vont naître ses principaux traités.
Trois traités en deux ans
En 1956, ce travail prend une forme publique avec deux ouvrages allemands : Der Weg zum wahren Adepten et Die Praxis der magischen Evokation. Le premier, traduit sous le titre Le Chemin de la véritable initiation magique, propose une formation progressive du corps, de l’âme et de l’esprit. Le second, La Pratique de la magie évocatoire, développe le travail rituel avec les intelligences élémentaires, planétaires et sphériques.
En 1957, Der Schlüssel zur wahren Kabbalah — La Clé de la véritable Kabbale — présente une pratique fondée sur le son, la couleur, l’idée et la sensation. Ensemble, ces trois volumes constituent le noyau publié de son vivant.
D’après Marie Bardonová, son mari se rendait régulièrement à Prague pour dicter ses textes à Otti Votavova, ancienne sténographe, qui les mettait ensuite au propre. Stejnar rapporte qu’au cours de la préparation du deuxième volume Bardon passait environ une semaine par mois à Prague, recevait des consultants le jour et dictait la nuit. Ce mode de composition collectif aide à comprendre le rôle éditorial déterminant de Votavova.
Les recherches ultérieures invitent aussi à replacer ces traités dans une histoire plus ancienne. Vincent Mercier rapproche certains sceaux de La Pratique de la magie évocatoire du Journal magique de Josef Anton Schuster, dit Silias, associé au cercle de Quintscher. Ce document rassemble sigilles, formules et instructions d’évocation. Il offre une piste pour étudier certaines sources de Bardon, sans permettre d’attribuer à Silias l’ensemble de son répertoire.
Une autre piste est présentée dans l’édition anglaise du Livre des génies, publiée en 2025. Son éditeur, Lukáš Loužecký, attribue cet ouvrage à Friedrich Wilhelm Quintscher et Pierre de Lasenic et en situe la rédaction en 1931. Il y décrit notamment les génies de Mercure et du Zodiaque, leurs sceaux et ceux des génies opposés. La notice éditoriale présente ce répertoire comme l’une des sources de La Pratique de la magie évocatoire. Il s’agit ici d’un éclairage rétrospectif sur le livre de 1956.
La comparaison proposée dans cette synthèse relève des ressemblances entre certains sceaux des deux ouvrages, mais aussi une différence : les signes des « contre-génies » de Mercure et du Zodiaque présents chez Quintscher et Lasenic ne figurent pas dans le traité de Bardon. Ces observations suggèrent des rapprochements ; elles ne permettent pas de reconstituer à elles seules les voies de transmission ni la part de chaque auteur.
Ces questions de sources n’épuisent cependant pas l’histoire de l’écriture. À Opava, la transmission passe aussi par un travail partagé avec les proches, dont Josef Drábek offre un autre exemple.
L’étude qui accompagne le journal de Drábek retrace cette collaboration. Dès les années 1930, Bardon avait rédigé pour ses premiers élèves tchèques de l’Arkana-Loge un inventaire condensé des principales qualités du caractère, utilisé encore dans les années 1950. Face aux demandes de lecteurs souhaitant approfondir l’introspection du premier degré, il confia ce matériau à Drábek afin qu’il le développe.
Les deux hommes entreprirent en 1957 la Pomůcka k introspekci, ou Aide à l’introspection, discutant le soir des points à préciser. Leur collaboration se poursuivit au début de 1958, jusqu’à l’arrestation de Bardon.
D’autres projets restent alors ouverts. Ses proches évoquent un ouvrage de médecine hermétique, demeuré inachevé, dont les sources réunies ici ne permettent pas d’identifier avec certitude des fragments publiés. Ce manuscrit doit être distingué du Livre d’Or de la Sagesse, consacré à la sagesse universelle, comme des notes d’élèves publiées après sa mort dans Paroles de Maître Arion et Le Cercle de Prague. L’arrestation de 1958 interrompt cette période de travail.
La dernière arrestation et la mort à Brno
Marie Bardonová situe cette dernière arrestation au 26 mars 1958. Les motifs rapportés diffèrent sensiblement : fabrication non autorisée de médicaments, irrégularités fiscales liées aux consultations, soupçon d’espionnage occidental, ou conséquence d’une correspondance interceptée. Faute de dossier judiciaire présenté de manière complète, aucune de ces versions ne peut être retenue ici comme explication définitive.
Lumir précise deux accusations envisagées en 1958 : le non-paiement d’une taxe sur l’alcool utilisé pour conserver les remèdes et une accusation de trahison liée à une lettre envoyée en Australie, jugée offensante envers le gouvernement tchécoslovaque. Selon le Dr M. K., la préparation illégale de médicaments constituait le principal chef retenu. Bardon meurt avant l’ouverture du procès : ces accusations ne débouchent donc pas sur un jugement dans cette affaire.
Marie affirme que les autorités saisirent sa bibliothèque, ses remèdes, ses ordonnances, sa boule de cristal, ses bagues, sa voiture et sa moto. Selon les proches de Bardon, des manuscrits et d’autres objets auraient également disparu, ce qui nourrit les interrogations autour du livre médical inachevé et de l’étendue réelle de ses travaux.
Franz Bardon meurt le 10 juillet 1958 à Brno, à l’âge de quarante-huit ans. Marie décrit des calculs ayant entraîné une nécrose pancréatique et une péritonite, puis deux opérations après son transfert à l’hôpital universitaire. Elle précise que la crise aurait duré une dizaine de jours. Des explications occultes et une hypothèse de suicide circulent aussi dans certains récits, mais elles restent invérifiées.
Lumir ajoute qu’aucun membre de la famille ne fut autorisé à voir le corps. À Ostrava, les funérailles auraient été limitées à la famille et aux amis les plus proches, sans faire-part imprimé, la police craignant un rassemblement. La montre, l’alliance, le costume et quelques effets personnels furent rendus ; les bagues, talismans et la plus grande partie des biens saisis ne le furent pas.
L’héritage : une méthode et une figure de légende
Après sa mort, la transmission repose d’abord sur ceux qui ont conservé ses textes. Drábek, déjà gravement malade et expulsé de la maison après l’arrestation, parvient à préserver le manuscrit de l’Aide à l’introspection et à en établir une copie dactylographiée avant la fin de 1958. Le document est ensuite transmis notamment à Lumir Bardon, Otti Votavova et Irena Nováková.
La mémoire de l’homme emprunte aussi la voie du récit. Frabato le Magicien, publié après sa mort, transforme ses années d’artiste de scène en récit initiatique. D’après la notice de l’éditeur, Bardon en avait fourni la trame, mais sa secrétaire et élève Otti Votavova acheva le manuscrit, ensuite révisé pour publication. Le livre éclaire donc l’image transmise par son cercle, mais ne constitue pas une autobiographie littérale.
Au-delà de ce portrait romanesque, l’influence de Bardon repose sur la structure pratique de son œuvre. Ses lecteurs y trouvent un cursus ordonné, une insistance sur l’équilibre moral et psychique, et l’idée que le savoir hermétique doit être éprouvé plutôt que simplement cru.
Autour de ce corpus s’est construite la figure d’un adepte caché : guérisseur, clairvoyant, résistant aux régimes totalitaires et détenteur d’une science spirituelle universelle. Cette image a favorisé la transmission de son œuvre, mais elle rend aussi sa biographie difficile à démêler.
Suivre la vie de Bardon conduit ainsi à tenir ensemble deux histoires : celle d’un auteur d’Europe centrale dont les livres ont durablement circulé, et celle d’un maître tel que ses proches et ses disciples l’ont gardé en mémoire. Les distinguer permet d’accueillir la richesse des témoignages sans leur demander de tenir lieu de preuves. C’est dans cet écart, entre une œuvre que l’on peut lire et une vie que l’on reconstitue, que demeure une part de son mystère.








